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Paul Cezanne, le précurseur de l'art moderne, à la Fondation Beyeler

Photo D.B.

La Fondation Beyeler de Riehen consacre sa nouvelle exposition à Paul Cezanne (1839-1906), réunissant environ 80 oeuvres. Une première présentation monographique pour le premier musée suisse centrée sur l’oeuvre tardive du peintre qui a ouvert le chemin de l’art moderne et que Picasso désignait comme « notre père à tous ».

Un événement qui s’ouvre au public (il faut désormais réserver son créneau en jour et heure pour visiter l’exposition) du 25 janvier au 25 mai 2026.

Par Dominique BANNWARTH

Portrait de l’artiste à la palette, vers 1890.- Paul Cezanne

C’est un moment de grâce que suscite la redécouverte de Cezanne à la Fondation Beyeler qui a choisi de présenter ses oeuvres tardives.

L’été dernier, le musée Granet à Aix-en-Provence avait privilégié les années aixoises du peintre et plus particulièrement le Jas de Bouffan, sa demeure familiale.

A Riehen, on entre directement dans l’atelier du peintre avec le saisissant  Portrait de l’artiste à la palette (vers 1890). Palette à la main, un oeil fixant le spectateur, l’autre tourné vers un intérieur invisible de la toile, Cezanne semble afficher sa posture par rapport à son art. Les taches colorées de sa palette évoquent ces « sensations colorantes » qui vont désormais animer ses toiles. Détaché du motif, il cherche à faire exister le tableau par la couleur et s’émancipe du sujet.

C’est à cette période que Cezanne se libère du réalisme et de l’impressionnisme pour emprunter de nouveaux chemins. Un nouveau départ en quelque sorte, radical. « La couleur devient un élément constructif », résume Ulf Küster, commissaire inspiré de cette exposition, « Cezanne voulait rendre l’acte de peindre visible ».

Le sujet qui inspire le tableau traverse la toile et ricoche dans le regard de l’artiste qui restitue en larges taches de couleur les sensations ressenties. « Il a libéré la couleur de l’obligation de représenter quelque chose », souligne Ulf Küster.

L’exposition s’organise en salles thématiques, déclinant les sujets principaux des toiles de Cezanne . On retrouve ainsi avec bonheur, et toutes présentées ensemble pour la première fois, les sept tableaux de l’artiste qui font partie de la collection Beyeler.

Rideau, cruchon et compotier, 1893)1894 – Paul Cezanne

Si ses natures mortes s’inscrivent aussi dans la grande tradition d’un Chardin, Cezanne semblent conférer à ces sujets une nouvelle dimension – une sorte de « gravité », suggère Ulf Küster – qui délivre  presque l’objet de sa forme.  Dans ses natures, les pommes paraissent en équilibre instable, prêtes à rouler hors du tableau…

Cette liberté se retrouve également dans la toile intitulée Le garçon au gilet rouge. Ce portrait se distingue par l’hypertrophie des oreilles et du bras du modèle. « Il s’affranchit des conventions de l’exactitude anatomique , note Louise Bannwarth, conservatrice assistante, les proportions ne sont pas importantes, ce que l’artiste veut montrer c’est ce qu’il ressent face au modèle ».

La Fondation présente pour la première fois, deux versions à l’aquarelle de ce tableau.

Le garçon au gilet rouge, 1888-1890 – Paul Cezanne

Les joueurs de carte, 1893-1896 – Paul Cezanne

De la même manière, ce sont deux versions des Joueurs de carte, dont l’une provenant du musée d’Orsay, qui sont présentées à cette occasion.

Groupe de baigneuses, vers 1895. – Paul Cezanne

Les tableaux des baigneurs et des baigneuses révèlent l’intention de Cezanne de confondre le sujet et son environnement naturel.  « Son but était de montrer l’art comme une harmonie en parallèle avec la nature. Il nommait cette méthode ‘’réalisation’’ », insiste Ulf Küster.

L'art est une harmonie parallèle à la nature

Paul Cezanne

La Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves, 1904-1905

Thème récurrent chez Cezanne, la Montagne Sainte-Victoire qui imprègne le paysage au-dessus d’Aix-en-Provence.  Pas moins de neuf vues de la Sainte-Victoire sont proposées et illustrent magnifiquement le geste pictural des « tâches colorées » caractéristiques de la manière de Cezanne dans les années tardives de son oeuvre.

La Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves, 1902-1906 – Paul Cezanne

 

La carrière de Bibemus, 1895-1900 – Paul Cezanne

« La particularité de Cezanne réside dans la manière dont il a su retranscrire l’harmonie qui règne dans la nature., analyse Ulf Küstrer dans le magnifique catalogue édité pour cette exposition. « Après avoir choisi son motif, il semblait s’engager dans une longue phase de saisie des  » sensations colorantes », ces impressions sensorielles colorées qui émanent du motif et sont traitées par l’artiste. »

Et de conclure: « la transposition des impressions visuelles en taches de couleur va de pair avec la composition de l’image, avec sa construction. ».

Rochers près des grottes au-dessus du Château Noir, vers 1904 – Paul Cezanne

Au plaisir intact de redécouvrir Cezanne, comme à chaque fois d’en percevoir de nouvelles facettes, s’ajoute chez Beyeler la pertinence de la mise en scène de son oeuvre.

Le dernier espace d’exposition qui fait la part belle aux aquarelles offre l’occasion d’appréhender les intentions de l’artiste qui laissent ouverte l’interprétation de son spectateur, comme si une oeuvre n’était jamais finie…

Et c’est bien le message à retenir de ces retrouvailles avec Cezanne : il a tracé des chemins vers de nouvelles pages d’histoire de l’art, empruntés par les générations suivantes, comme une expérience toujours inachevée…

Dominique BANNWARTH

Un atelier pour s’initier à la peinture à l’aquarelle

A la suite du parcours d’exposition, les visiteurs·ses ont l’occasion de s’essayer eux-mêmes à la technique de l’aquarelle pratiquée par Cezanne avec tant de virtuosité.

L’aménagement d’un atelier au sein même du musée a pour but de proposer une expérience pratique et pas seulement visuelle duprocessus créatif développé par le peintre.

Un film d’Albert Oehlen

L’exposition se clôt sur le court-métrage Cezanne on art, 2025, réalisé par Albert Oehlen, peintre contemporain majeur, et Oliver Hirschbiegel, cinéaste renommé pour ses productions cinématographiques internationales, dont La Chute, 2004, et L’Expérience, 2001. S’inspirant des conversations entre Cezanne et son ami écrivain Joachim Gasquet, le film mêle art, philosophie et paysage pour approcher la figure de l’artiste par le sensible. Les rôles principaux sont tenus par Sean O’Brien, Sam Riley et Nichole Galicia. Tourné dans les environs de la montagne Sainte-Victoire et des carrières de Bibémus, le film capte la lumière et l’atmosphère envoûtante des paysages qui ont tant marqué l’oeuvre de Cezanne. Le film estprojeté pour la première fois à la Fondation Beyeler.


BON A SAVOIR AUSSI

Les dates

Exposition Paul Cezanne à la Fondation Beyeler à Riehen près de Bâle (Suisse) du 25 janvier au 25 mai 2026.

Commissariat

L’exposition « Cezanne » est placée sous le commissariat d‘Ulf Küster, Senior Curator de la FondationBeyeler.

Un très beau catalogue

Le catalogue de l’exposition, mis en page par Melanie Mues, graphiste basée à Londres, paraît en allemand et en anglais chez Hatje Cantz Verlag, Berlin. Sur 200 pages, il réunit des contributions de Louise Bannwarth, Gottfried Boehm, Ulf Küster et Fabienne Ruppen, ainsi qu’une biographie illustrée par Sarah Weishaupt.

Réservez sa date et son créneau horaire