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Pierre Huyghe plonge Beyeler en apnée

Une expérience sensorielle exigeante, une plongée dans un univers sensible et sophistiqué, c’est ce que propose la Fondation Beyeler en invitant Pierre Huyghe à investir ses murs. C’est la première exposition personnelle de l’artiste français dans un musée suisse, visible jusqu’au 13 septembre.

« Il faut l’aborder de manière réflexive et sensorielle, suggère Anne Stenne, collaboratrice de l’artiste et commissaire de l’exposition avec Mouna Mekouar. Ce que Pierre Huyghe a choisi de faire ici, c’est vraiment de trouver la spécificité du lieu, qui est un lieu muséal, et comment habiter ce lieu ».

Il faut dès lors s’immerger dans cet univers, se glisser dans son espace multiforme et multisensoriel, respirer au rythme du souffle de l’installation, partager cette forme d’apnée qui cadence la découverte de l’oeuvre…

Par Dominique BANNWARTH

Franchir le seuil et pénétrer dans la première salle de l’exposition de Pierre Huyghe offre une première sensation. Des moquettes au sol –  Lightdust – que l’on peut fouler au pied et qui changent d’aspect selon la lumière, un mur blanc qui vous fait face, avec juste au milieu, un trou d’où s’échappe une cohorte de fourmis.

Photos DB

Au fond de la pièce, une paroi de verre sépare les salles. Transparente, elle ouvre la perspective jusqu’à la dernière salle, avant de s’opacifier alternativement, faisant disparaître les silhouettes des visiteurs dans l’enfilade, les faisant réapparaître quelques secondes plus tard, comme des ombres sorties d’un autre monde.

Deux oeuvres dans cette salle : au mur Timekeeper, 2006, au sol Estelarioum, 2015.                                                                          Photo DB

Nos pas dispersent les poussières de peintures anciennes, réminiscences d’expositions antérieures qui s’étiolent sur le mur qui nous fait face en entrant dans la salle, alors qu’au sol gît une vasque en basalte, empreinte d’un ventre de femme enceinte, sorte de matrice immobile d’un instant suspendu de l’émergence de la vie.

Anne STENNE

Ce que l'on traverse c'est un peu un espace entre la fiction et la réalité, entre l'artificiel et le naturel, entre l'humain et le non humain...

Anne STENNE , Collaboratrice de l'artiste et commissaire de l'exposition

Liminals, 2025 – Film de Pierre Huyghe

Liminals, 2025 – Pierre Huyghe

 

Dans le film Liminals (2025), Pierre Huyghe met en scène une femme, au visage tronqué par une béance noire et au corps dénudé, qui semble lutter pour exister contre les éléments qui l’environnent, la meurtrissent.

Il interroge par cette métaphore visuelle les frontières de l’instabilité des états entre le réel et sa dissolution dans la matière.

 

Liminals, 2025 – Pierre Huyghe

La confrontation entre l’émergence de la vie et la matière originelle se retrouve dans Cambrian Explosion 19, une sorte de mégalithe empli d’air qui flotte à la surface d’un aquarium au fond duquel évoluent des espèces vivantes issues de l’explosion cambrienne, remontant à plus de 500 millions d’années, et qui ont traversé tout ce temps.

Cambrian Explosion 19, 2013 – Pïerre Huyghe

Au sens propre comme au sens figuré, le « poumon » de l’installation de Huyghe dans le bâtiment conçu par Renzo Piano se trouve dans Apnea, un autre aquarium au fond duquel « respire » une sorte d’organe artificiel qui ponctue de son souffle (perçu à travers les ouvertures dans les murs) toute la traversée de l’exposition, mêlant sa respiration à celle du visiteur dans une expérience commune.

Apnea, 2026 – Pierre Huyghe

Dans le film Human Mask (2014), Pierre Huyghe met en scène un singe portant un masque humain et une perruque de femme qui circule dans un ancien restaurant abandonné, en référence au désastre nucléaire de Fukushima.

« L’animal pris au piège joue là le jeu de la condition humaine, répétant à l’infini un rôle inconscient », expliquait Pierre Huyghe, lors de la présentation de l’oeuvre au Palazzo Grassi de Venise en 2016.

Image extraite du film Human Mask (2014)

Idiom, 2024 – ongoing s’incarne sous la forme d’un personnage tout de noir vêtu assis contre le mur, portant un masque doré.

Le dispositif imaginé par Pierre Huyghe crée un langage auto-généré qui évolue en temps réel tout au long de l’exposition grâce à des des capteurs intégrés au masque de ce « porteur » silencieux. Des signaux subtils sont ainsi enregistrés – dont certains échappent à la perception humaine –  pour être ensuite vocalisés par le masque.

Là encore, Huyghe nous suggère de dépasser le seul entendement humain pour un au-delà du langage.

Idiom, 2024 – ongoing

Adversary, 2026

La grande paroi d’Adversary, 2026 découpe l’espace de la dernière salle comme une sorte de portail, de seuil vers une autre dimension de la perception.

The Whitch, Max Ernst, 1941

Ici l’intention de l’artiste est, à travers ce haut-relief, de laisser ouvert une sorte d’écran d’interprétation personnelle, renvoyant à une forme d’inconscient que rappelle le tableau The Whitch de Max Ernst, disposé sur le côté.

Une manière de suggérer que la perception de chaque regardant contribue à constituer l’oeuvre en perpétuelle évolution.

Camata, 2024

« On a plusieurs éléments dans l’exposition, plusieurs fictions qui coexistent, qui sont chaque fois altérées par le temps de l’exposition », commente Anne Stenne, illustrant son propos par le film qui achève le parcours.

« Le film Camata qui est édité en temps réel, en fonction des conditions de l’exposition, va changer de séquences, de rituel, par rapport aux capteurs qui sont dans l’espace ». Une sphère suspendue au plafond répercute la présence des humains dans la salle, les conditions climatiques locales, mais aussi celles du lieu –  le désert d’Atakama au Chili – où le film a été réalisé.
« On va avoir une succession d’images et de rituels qui est infinie, sans début, ni fin. »

Camata, 2024

 

Alchimia, 2026

A la fin de ce parcours aux interactions multiples dont l’interprétation et la perception sont laissées à chaque visiteur, ce dernier se trouve confronté à une dernière sollicitation. Une forme organique oblongue en silicone, figurant une sorte de ver géant décrit comme « un ancêtre larvaire de l’inconscient », se tord, se convulse et semble murmurer au gré des respirations de l’exposition.

Elle résume à sa manière l’intention de Pierre Huyghe de nous immerger dans un monde où les fictions et leurs états changeants s’articulent dans un langage singulier.

Dominique BANNWARTH

BIOGRAPHIE

Pierre Huyghe est un artiste français né en 1962 à Paris qui vit et travaille à Santiago au Chili.

Depuis plus de vingt ans,  il remet en question les formes traditionnelles de l’exposition, comme en témoignent ses participations à Documenta 13 (2012) et aux Skulptur Projekte Münster (2017).

Il conçoit des expositions comme des fictions spéculatives, où émergent de nouvelles modalités du monde : continuités entre formes de vie, technologies, matières biologiques et inertes, en constante évolution.

Ses oeuvres ne sont pas des objets fixes, mais des situations dynamiques formées par le temps et l’imprévisible.